Le travestissement et la question de l’intime

Se travestir signifiait d’abord « prendre le costume d’une autre condition », puis simplement « se déguiser » avant que l’utilisation du terme en psychiatrie ne resserre son sens sur celui du travestissement de genre. C’est sur ce dernier point que nous allons nous arrêter. Il consiste à adopter d’autres expressions de genre que ceux rattachées à notre propre genre (assigné ou ressenti). Dans une société hétéropatriarcale, les expressions de genre sont tous les éléments extérieurs qui, par une construction sociale complexe, sont devenus les traductions d’un genre. La pratique du travestissement est tiraillée entre le montrer et le cacher, il existe en effet la culture drag (queen et king) qui fait du travestissement une mise en scène élaborée pour un public, mais aussi un besoin plus personnel d’expérimenter, ou de vivre dans des expressions d’un autre genre. Cette tension existe à la fois chez les assigné.es femmes qui se travestissent que chez les assigné.es hommes. Cette transformation de soi a été utilisé par des artistes, notamment au XXe siècle, qui ont exploré leur « soi intérieur » et qui ont joué sur l’identité de l’artiste comme a pu le faire Marcel Duchamp avec son alter-ego Rrose Sélavy. Serge Tisseron dans L’Intimité surexposée définit l’espace intime comme « ce que l’on ne partage pas, ou seulement avec quelques proches », alors où se place le travestissement de genre ? Qui est à la fois montré et caché ? Dans le cadre de cette présentation nous pourrons nous demander si la pratique du travestissement de genre est une expression de l’intime. Pour mieux appréhender ce questionnement nous verrons dans un premier temps des représentations anonymes, en extérieur et en intérieur, puis la spécificité du du paraître masculin et enfin nous aborderons des autoportraits travestis d’artistes et le cadre de cette démarche.

Représentations anonymes

Coccinelle 05

Coccinelle

Les représentations travesties dans l’espace public ou du moins dans des lieux de sociabilisation sont les plus connues, notamment par la culture drag king et surtout drag queen. Ces dernières sont les spécialistes du travestissement exacerbé, spectaculaire et festif. Elles se préparent dans le secret des loges et se produisent dans des cabarets devant une foule de personnes. Les collections de photographies de travesti.es et drag d’Alain Verdier et de Sébastien Lifshitz permettent d’entrer dans une vision plus personnelle et plus proche des premier.es concerné.es puisque nous pouvons les voir avant ou après la scène. À une époque où les femmes n’étaient pas autorisées à monter sur les planches, des hommes se mutaient en femmes pour interpréter des rôles féminins au théâtre. Le parallèle est souvent fait avec les drag-queens qui fonde souvent leur mise en scène sur un play-back de chanteuses de variété. Mais est-ce tout à fait un rôle ? Lae travesti.e en femme est l’objet du regard, de la curiosité, parfois aussi du désir. Nous pouvons nous demander où se trouve la frontière entre le personnage fictionnel et la projection de soi-même. Par exemple, Coccinelle était une personne assignée homme à la naissance et qui a très vite intégré les cabarets pour jouer des personnages féminins. C’est là qu’elle comprit son identité et choisit de subir plusieurs opérations afin d’avoir une poitrine prononcée et un changement de sexe. Dans les années 50, elle faisait alors figure de proue des droits des personnes trans, elle gagne même son changement d’état civil et se marie à l’église. Suite à cela plusieurs travesti.es l’ont dénoncé pour concurrence déloyale, car elle faisait plus féminines qu’elleux. Avec cet exemple nous voyons que dans une même pratique nous trouvons une pluralité des démarches.

Mauvasi_Genre_3_1024x1024Dans cette diversité nous retrouvons d’autres travesti.es, loin du bruit et des paillettes des cabarets : les anonymes qui se cachent. Pour cela, la collection de Lifshitz est particulièrement intéressante : nous pouvons y découvrir des travesti.es, seul.es ou en groupe restreint, se donner à voir dans des intérieurs de maison. Une série de photographie, datant des années 1980, montre une personne assignée homme travesti en femme dans différentes salles d’une maison américaine. Ses tenues changent à chaque fois, et forment des ensembles colorés. Habillé.e prêt.e à sortir, avec chaussures, chapeau et sac à main on le voit jamais en extérieur, les fenêtres sont presque toujours fermées ou à peine entrouvert, ne laissant que peu de possibilité qu’un regard du dehors ne viennent découvrir ce qu’il se trame à l’intérieur. Une des images montre même cette personne en habit d’intérieur, avec un décor de Noël, tenant un paquet cadeau dans les mains. Il est toujours seul, et on ignore l’identité de la personne tenant l’appareil. Comme l’explique Christine Bard dans la préface de Mauvais genre le rideau fermé :

« se comprend alors comme la métaphore visuelle de l’expression du placard employée par les historiens américains pour désigner la culture du secret imposée aux minorités »

Alors si cette personne se cache, est-ce par peur ou par désir de garder pour soi ses travestissements ? Il semble impossible de répondre à sa place, mais rappelons juste qu’iels sont nombreuxses à avoir pris ce genre de clichés sans vis-à-vis.

Se travestir en homme : un atout dans une hiérarchie sociale ?

Le paradoxe de Claude Cahun

 

Claude Cahun, un.e artiste surréaliste, photographe et auteur.ice, s’est mis.e en scène dans des jeux de travestissements, avec des expressions de genre tantôt féminines et tantôt masculines. Pour ses photographies iel était accompangné.e de saon compagne.on Marcel Moore : tou.tes deux étaient des personnes assignées femmes à la naissance, et iels ont choisi un prénom neutre pour se désigner : Claude Cahun et Marcel Moore étant des pseudos. Claude Cahun avait une production connue, de la poésie majoritairement, et produisait des autoportraits et portraits doubles dans le plus grand des secrets. C’est ici que le cas de Cahun a une spécificité : iel était artiste, et donc la société lui permettait plus de libertés, iel se rasait le crâne, ce qui était plutôt extrême au début du XXe siècle, iel s’habillait de façon androgyne, et malgré tout cela ses photographies n’ont été connu qu’après sa mort et celle de Marcel Moore. Le couple a gardé les images chez elleux, sans en parler, sans même en montrer à des proches. Pourtant elles sont nombreuses et montrent un intérêt très fort de Claude Cahun pour le travestissement. Spécificité également, iel se travesti en homme, mais aussi en femme. C’est-à-dire qu’elle performe les deux genres comme si chacun d’entre eux était une illusion. Elle porte un costume sombre et tient un regard droit et austère pour l’homme, et se maquille grossièrement, porte de longue robe, se peint de cœurs sur les joues pour la femme. Mais iel produit aussi des séries d’autoportraits plus androgyne et c’est ceux qui nécessite le moins d’artifice. Le cas de Claude Cahun est paradoxale car iel avait la possibilité de montrer ses photographies sans subir de stigmate social.

Un ascenseur social en public ?

L’appropriation des expressions de genres dites masculines implique souvent un travestissement moins impressionnant au sens spectaculaire : pas de maquillage, pas de vêtements flash ou pailletés, pas de talons hauts. Ce travestissement a moins marqué la curiosité des photographes et des artistes, il est moins documenté, pour cela mais aussi à cause d’un sexisme structurel comme l’explique Sam Bourcier dans Femmes travesties : un « mauvais genre ». Il commence à être étudié par des historiennes et sociologues féministes pour un rééquilibrage des connaissances.

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Frida Kahlo

Une personne assignée femme à la naissance qui se travestit en homme peut le faire pour le jeu, pour la quête identitaire, pour le plaisir érotique, mais aussi pour la place sociale. En effet, une femme qui paraît être un homme, même si les autres connaissent l’illusion, aura plus de place dans l’espace public que si elle était restée avec ses expressions de genre féminines. En exemple connu nous pouvons citer Frida Kahlo qui est photographiée à 18 ans en costume trois pièces, et qui en porte toute une partie de sa vie. Kahlo savait que le milieu artistique était majoritairement masculin, que ce soit les artistes, les marchands ou les collectionneurs. Peut-être grâce à cela, elle a réussi à faire un peu mieux entendre sa voix. Ce travestissement se vit au quotidien, en extérieur plus particulièrement. Le rôle social que des vêtements masculins est important, car de ce fait la femme est moins sexualisée, perd son potentiel érotique dans le regard hétérosexuel de l’homme. Sam Bourcier revient sur la question érotique, car si les historien.nes conviennent que les assigné.es hommes se travestissant en femme pouvaient le faire pour ressentir une excitation, un plaisir d’ordre sexuel, iels se prononcent sur une asexualité de la pratique des assigné.es femmes. Dans le même article, Bourcier rajoute que la plupart des femmes qui se sont travesties au début du siècle l’ont vécu plus comme une libération sociale que comme une érotisation, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut conclure à une « désexualisation réelle de leur pratique ».

Quand le travestissement s’expose

En duo avec une sexualité marginalisée

Pierre Molinier - Autoportrait en Christ

Pierre Molinier, Autoportrait en Christ

La sexualisation de la pratique du travestissement pour les assigné.es hommes est posé comme un fait évident, Sam Bourcier continue d’interroger cette affirmation. Il y a des artistes assigné.es hommes qui ont clairement choisi de coupler leur travestissement d’une monstration de leur sexualité : c’est le cas de Pierre Molinier. Cet artiste bordelais a réalisé une grande série d’autoportraits travestis et érotiques. Molinier ne se retrouve pas dans le schéma hétérocentré de la société du XXe siècle et va donc créer ses propres représentations. Il pratique le photomontage ce qui lui permet de photographier des femmes pour ensuite découper leur image et en récupérer les morceaux qui l’intéresse (souvent le buste). Il vient ensuite coller ces morceaux sur des photo de lui-même, il crée ainsi un corps hybride qui résulte de ses fantasmes. Molinier intègre aussi régulièrement des godes, seulement montré ou même utilisé. Ses images il les montre, il en envoie à André Breton qui le fait exposer à Paris. Molinier est donc dans une démarche très différente de Claude Cahun, il veut montrer cette intimité et sa sexualité qui reste encore un tabou. Serge Tisseron dans L’intimité surexposée écrit :

« Si les gens veulent extérioriser certains éléments de leur vie, c’est pour mieux se les approprier, dans un second temps, en les intériorisant sur un autre mode grâce aux réactions qu’ils suscitent chez leurs proches »

Cette dynamique de monstration il l’appelle l’extime : « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique » (p52). Quelle différence entre des images intimes cachées et d’autres montrées ? Sont-elles toutes une monstration de l’intime ? Le travestissement qui est un marqueur de l’identité de genre, ce qui nous construit et nous défini.

En duo avec un discours

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Michel Journiac, 24 heures de la vie d’une femme ordinaire (détail)

Mais certain.es artistes ont décidé de se travestir pour exprimer un discours, comme Michel Journiac. Dans sa série 24 heures de la vie d’une femme ordinaire l’artiste assigné homme se travestit en femme pour illustrer le quotidien de cette classe, du réveil au coucher. Journiac s’y montre en compagnie de son mari, ou plutôt au service de ce dernier, au travail, au foyer pour faire le ménage et le repas, en train de se maquiller puis le soir de nouveau au service du mari. Michel Journiac qui vivait à l’époque des luttes féministes pour l’émancipation de la femme du foyer, de la domination masculine et de l’autorité du mari, voit également une partie des médias, notamment des magazines féminins réaliser des dossiers sur la vie d’une femme dite respectueuse. C’est ce dernier point que Journiac illustre, pour au final montrer à quel point cela est en décalage avec les revendications qui lui étaient contemporaines, et cela nous sert aujourd’hui à évaluer par l’image l’avancée ou non des droits des femmes.

Pour conclure, savoir si le travestissement est ou non une pratique de l’intime, il paraît compliqué de faire une réponse généralisante, qu’elle soit dans la positive ou dans la négative. Nous pouvons noter une diversité des démarches ainsi que des résultats visuels, en prenant l’exemple de Claude Cahun qui se travestit dans le secret et Pierre Molinier qui essaie à tout prix de se montrer nous pouvons voir que les volontés de monstration ne font pas consensus. Le travestissement paraît être une pratique beaucoup trop grande ou bien le terme même de travestissement est trop vague pour pouvoir en tirer des conclusions hâtives. Mais il est difficile de détacher complètement la pratique du travestissement de l’idée d’intime. C’est dans ce sens qu’il faut continuer d’interroger la tension entre le montré et le caché dans cette démarche, et de se questionner sur comment le travestissement engage l’être et son identité profonde.


[Lectures indicatives]

Christine Bard & Nicole Pellegrin, Femme travestie un « mauvais genre », revue Clio n°10
Sébastien Lifshitz, Mauvais genre
Serge Tisseron, L’Intimité surexposée

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