Le MET gala 2019 : renaissance ou mise à mort du « camp » ? – Suite et fin

Dans un premier article, je m’étais attachée à présenter l’événement du MET gala dans son histoire, ainsi qu’à expliquer la notion de camp avec quelques exemples tirés du gala. Il semble pertinent, à présent, de revenir sur cet événement avec un recul critique et de justifier le titre « renaissance ou mise à mort du ‘camp’ ? ».

 

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Trixie Mattel, drag queen camp

L’esthétique camp n’est pas un simple effet de mode, un phénomène culturel éphémère et flottant. Elle est profondément rattachée aux cultures gay, voire queer. Susan Sontag, théoricienne du camp, insistait sur le caractère avant-gardiste et homosexuel de la posture camp :

« Dans la tradition bouffonne et parodique des spectacles de travestis new-yorkais : un style de l’excès, du contraste criard, du ridicule assumé, théâtralité d’un mauvais goût délibéré qui brouille les démarcations claires du beau et du laid, de la convenance et de la malséance, mais aussi de la copie et de l’original »

Le camp, comme expression de la sous-culture gay, à cheval avec l’esthétique drag queen, assure un jeu des genres et un renouveau esthétique constant. Pour Richard Dyer, le camp permet de s’amuser des conventions de genre et de sexualité afin de démythifier les formes de la culture dominante cishétérosexuelle. Les commentateur·trices se battent pour savoir si le camp est intrinsèquement politique ou, au contraire, apolitique. Il me semble, pour ma part, que toute forme d’expression provenant des minorités LGBTI et queer, dans le cadre du patriarcat, est foncièrement politique. Le principal n’est pas que le politique soit verbalisé, exposé, crié, mais que l’expression de ces minorités existe ; et c’est justement ici l’aspect politique du camp : il permet une création par et pour les gays et les drag queens. Le camp existe pour habiller les gays efféminés, les folles, les drag ; en ce sens, il s’intéresse à un public délaissé et méprisé par la Mode. Cette production de représentations par et pour la communauté fonctionne avec des standards et des modèles différents que la mode hétérosexuelle (et/ou centrée sur la femme supposément cishétéra). La mode étant, historiquement, un outil de la bourgeoisie, cela la rend presque antagonique avec une utilisation par et pour les minorités.

 

C’est en ce sens que je pose l’hypothèse du statut du camp comme hétérotopie. Michel Foucault définit les hétérotopies, dans Le corps utopique. Les hétérotopies, comme :

« les lieux que la société ménage dans ses marges, dans les plages vides qui l’entourent, [les hétérotopies] sont plutôt réservés aux individus dont le comportement est déviant par rapport à la moyenne ou à la norme exigée » (p26-27)

Les individus jugé·e·s déviant·e·s sont donc les gays et les drag queens, la norme exigée étant la cishétéronormativité. Le camp n’est pas à proprement un lieu, au sens géographique du terme, mais plutôt une émanation, une possibilité expressive, une revendication discursive. Le camp se rend visible dans des lieux qui sont généralement, en soi, des hétérotopies; mais il permet, lorsqu’il se rend visible hors d’elle, une sorte de prolongation de ces hétérotopies, une évocation de leur existence. Cette extension fonctionne comme un lieu à proprement parlé, dans le sens où il est destiné et occupé par un même type de public, dans une volonté d’affirmer une différence avec la société dominante. Normalement, ces lieux – géographiquement limités ou non – sont soumis à des rites d’entrée puisque leur intérêt c’est qu’ils se nichent dans les marges. Michel Foucault ajoute à ce sujet :

« L’hétérotopie est un lieu ouvert, mais qui a cette propriété de vous maintenir au dehors » (p32)

Ainsi que :

« Les hétérotopies ont toujours un système d’ouverture et de fermeture qui les isole par rapport à l’espace environnant » (p32)

On voit que dans l’analyse de Foucault une hétérotopie se doit d’être hermétique ou presque avec la société dominante, sinon elle perd son statut d’hétérotopie. Par ce fait, un rapprochement des hétérotopies avec la culture mainstream est dangereuse pour les premières qui risquent alors de se voir diluer dans une interprétation partielle et partiale, et d’être approprier par la culture dominante. Les lieux et expressions des hétérotopies privilégient leur caractère marginal car c’est ce qui fait leur définition et leur singularité, c’est ce qui permet l’émergence de nouveaux fonctionnements sociaux, de nouvelles représentations et expressions des identités.

 

On comprend alors en quoi les hétérotopies sont antagoniques avec les cultures mainstream. C’est en cela que l’utilisation de l’imagerie camp par le MET pour leur gala 2019 pose des questions sur la conservation de cette hétérotopie et de cette singularité. Selon l’ICOM (le conseil international des musées) le musée est :

« une institution permanente sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation »

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Bianca Del Rio, drag queen camp

Le but du MET, en tant que musée, est d’exposer les créations vestimentaires issus du camp et le gala leur permet à la fois de faire le buzz et de renouveler leur budget. Il est impossible de garder les hétérotopies intactes du point de vue d’un musée, mais la question n’est plus tant faut-il montrer mais comment faut-il montrer. Les conditions d’exposition, les choix des œuvres, les décisions scénographiques, les discours explicatifs, sont autant de partis pris fait l’équipe qui traduit un un point de vue situé. Lorsqu’on détient certains privilèges et qu’on se s’intéresse pas particulièrement à ces notions de privilèges, on ne comprend pas toujours leurs expressions. Un homme commissaire d’exposition ne verra pas forcément le problème d’exposer que des artistes hommes car c’est ce qui se fait depuis toujours. Alors, lorsqu’on s’attaque à un thème d’exposition émanant d’une minorité, une expression d’une hétérotopie, il semble plus que nécessaire de toute faire pour garder intact le discours et l’histoire que cette expression alternative porte. Les participant·e·s au MET gala 2019 sont majoritairement cishétérosexuel·les, et nous avons pu le voir sur leur tenue, peu ont compris toute la complexité de l’esthétique camp. Diluée par les straights, le camp devient uniquement une forme d’extravagance, de spectacle, exit l’expression homosexuelle, exit l’influence drag, exit l’hétérotopie. La difficulté est d’exposer le camp sans le dénaturer, le rendre accessible mais pas appropriable. Ici se joue un autre aspect de la conservation muséale : est-ce qu’il faut se contenter de conserver les objets ou faut-il aller jusqu’à conserver les principes et les singularités liés à la production de ces dits objets ? Est-ce qu’une exposition peut nuire au concept ? La démarche d’une exposition du camp aurait trouvé toute sa cohérence dans un lieu et par une équipe de personnes queers. Encore une fois, il nous semble difficile de nous satisfaire de cet événement; on peut peut-être voir dans la tenue non camp, non recherchée, très hétérosexuelle, de Frank Ocean une protestation contre cette usurpation de l’histoire gay et queer.

 

Si le MET gala 2019 offre une nouvelle visibilité à l’esthétique camp et aux expressions culturelles gays et drag, il lui fait prendre par la même le risque de tomber dans le mainstream. En effet, le gala est suivi par les maisons de haute couture et les entreprises de prêt-à-porter, de ce fait nous ne sommes pas à l’abri d’un renouveau de certains éléments gays dans les prochaines collections. La conséquence sera de voir des straights  porter du camp, ou du camp mélangé à des vêtements plus consensuels (le principe du subversif mais pas trop). Certain·e·s défendent le MET en prétextant que le camp était désuet et old school, mais il ne me semble pas que le camp soit dépassé, au contraire, cette esthétique à la limite du kitsch connaît une renaissance dans les pratiques artistiques queers. Il paraît donc essentiel de re-queeriser le camp et de le revendiquer comme expression de nos communautés.

 

à lire : « The History of camp is black and queer » par Taylor Crumpton (en anglais)

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