[Article] Jul à Pompidou

24/06/22

Jul

« il est sérieux ce titre ?
– Oui.
– Mais pourquoi?
– Parce qu’on a collectivement besoin de Jul à Pompidou. »

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?

C’est celle d’une discussion avec Eva Belgherbi, une chercheuse brillante, hier devant la BNF pendant notre pause déjeuner. Elle me parlait du succès de fréquentation de l’exposition « Un modèle noir » à Orsay, environ 500 000 personnes en quatre mois. Je l’ai visité avec Ennio Grazioli, autre chercheur brillant – je suis bien entourée il faut dire -, et nous avions remarqué que c’était la première fois que nous voyons autant de jeunes et autant de personnes racisées dans une exposition. Il était presque difficile de parcourir l’exposition tant les gens se pressaient devant les œuvres et même devant les cartels explicatifs qui, avouons-le, n’ont que rarement de succès.

Mais que s’est-il passé à Orsay pour que les jeunes s’y donnent rendez-vous ?

C’était une exposition scientifiquement solide et, surtout, politiquement engagée. Enfin ! Enfin une institution pose la question du « modèle noir », de la représentation des personnes racisées dans l’histoire de l’art, de leur anonymisation, leur fétichisation, du racisme rampant dans les images et les discours. C’est un sujet qui parle à la jeune génération, concernée, politisée et curieuse d’en savoir plus.

Un autre succès muséal : Queen B au Louvre

Beyoncée et Jay-Z devant la Victoire de Samothrace, musée du Louvre

Beyoncé et Jay-Z sortent le clip de « APESHIT » en 2018 et soulèvent un débat virulent sur la place de la musique dans les musées (évidemment on ne pose pas la question lorsqu’il s’agit de musique classique blanche). Certain-es ont découvert que le Louvre louait ses locaux pour des privés afin de faire entrer des fonds, comme beaucoup de musées nationaux. Certain-es avouaient qu’iels préféraient que ses locations restent invisibles et entrepreneuriales. Le problème, disons-le clairement, c’était que les seules personnes visibles dans le Louvre soient des personnes racisées, que ce soit deux artistes racisées et politisées qui louent le lieu, et que le musée soit au service d’une musique hip hop.
La vidéo est magnifiquement réalisée, et met en valeur les œuvres qui entrent en échos avec le rythme, les danseuses et le duo d’artistes. Le Louvre enregistre 10.3 millions de personnes en 2018, son ancien recours daté de 2012 avec 9.7 millions. Le clip récolte à ce jour (23/06/22) plus de 2 millions de j’aime. Un an après la sortie, le clip totalise plus de 147 millions de vue sur YouTube, aujourd’hui plus de 263 millions. C’est donc un nombre innombrable de personnes qui ont vu les œuvres du Louvre via ce clip. La direction parle de chiffre inégalé pour un musée de beaux-arts et d’antiquités même international. L’effet « Beyoncé » est indéniable et le Louvre l’a bien compris. Il met rapidement en place un parcours de visites spéciales pour découvrir les œuvres présentées dans le clip (disponible en ligne), initiative bienvenue et réussie. Les jeunes, fans de Beyoncé et de Jay-Z parcourent le musée pour voir les œuvres visibles dans le clip, les regarder et se prendre en photo devant. Une sorte de chasse aux trésors qui en réalité a permis à un jeune public de passer du temps dans le musée et de percevoir le lieu autrement que comme quelque chose d’inaccessible.

Lutte des classes et inclusion
L’entrée de la culture dite urbaine cristallise la lutte des classes dans le cadre muséal. Nous avons un lieu architecturalement parlant issu de la bourgeoisie, où les dirigeant-es font parti-es de cette classe bourgeoise intellectuelle, les artistes exposé-es aussi et le discours se veut accessible mais sa forme ne l’est pas forcément. Nous notons cependant positivement les expérimentations en terme de médiation culturelle pour se rapprocher du public non connaisseur. Le sujet des expositions parle rarement à la population générale, les titres peuvent être poétiques mais paraissent souvent hors sol par rapport à la réalité et aux intérêts collectifs. Dans ce cadre, nous nous étonnons qu’une partie de la population ne viennent pas, ne passent pas les portes du musée. On leur a d’ailleurs accolé un terme : le public empêché. Selon le ministère de la Culture français il s’agit des personnes ne pouvant se déplacer dans les lieux culturels. Cela englobe les personnes à mobilité réduite, les personnes âgées (4e âge particulièrement), les personnes hospitalisées, incarcérées, mais aussi les personnes ne pouvant payer l’entrée d’un musée, celles qui sont dans une zone sans lieu culturel (ruralité) ou encore celles socialement éloignée de la culture. À ce propos, l’État français met en place trois conventions nationales : culture-santé, culture justice et culture et handicap. Les oublié-es sont donc les personnes en situation de handicap, les ruraux et les personnes socialement éloignées. En ce qui concerne les premier-es les musées et centres d’art doivent de toute urgence se mettre aux normes PMR et/ou trouver des solutions alternatives si le bâtiment est classée / sensible. Des musées mettent en place des expérimentations, notamment pour les personnes malvoyantes comme des audioguides descriptifs ou des tableaux tactiles. Il est important de travailler aux côtés des associations de concerné-es afin d’avoir leur expertise sur le sujet. Pour les ruraux, des associations implantées dans le territoire et souvent le fait de locaux permettent l’animation d’une vie culturelle via des festivals, des expositions d’artistes locaux et des actions en lien avec l’histoire du territoire.

Enfin, les personnes éloignées socialement de la culture, c’est le public qui m’intéresse aujourd’hui. Le terme de « public empêché » fait suite au terme de « public éloigné », les deux étant tout aussi péjoratif. Tout le monde est amateur de culture, consommateur de culture. Seulement, du point de vue du ministère de la Culture, des élites intellectuelles et de beaucoup de professionnel-les : toutes les formes de culture ne se valent pas. Tout terme consacré se définit par ce qu’il exclut, et pour la culture c’est clairement une dynamique de classes sociales au sens marxiste. En effet, pour eux et elles il vaut mieux un concert de jazz* qu’un concert de punk ou de rap, il vaut mieux une discussion sur le dernier film d’auteur qu’un débat sur le clip de Bande Organisée (malgré ses plus de 399 millions de vues sur YouTube).
* Mais rappelons-nous que toute musique noire est d’abord accueillie en terres occidentales avec mépris et racisme. Le blues et le jazz n’ont pas fait exception, et sont maintenant complètement récupérés par l’élite intellectuelle.

Les amateurs et amatrices de rap connaissent bien souvent l’histoire des artistes, l’historique de concurrence entre les différentes villes comme Paris/Marseille*, les spécificités de chaque quartier, chaque arrondissement et peuvent expliquer les textes des artistes par rapport à leur cité d’origine. Cela n’est pas si différent de la connaissance de l’importance de Montmartre dans la peinture française dans la seconde moitié du 20e siècle. La musique étant un art à part entière, qu’est-ce qui justifie une telle différence de considération ? Le mépris social pour les quartiers populaires, le racisme, le dédain pour toutes formes culturelles issues des classes prolétaires, l’irrévérence pour les intérêts de jeunes de classes populaires de façon plus globale.
* (d’où le succès du Classico Organisé, collaboration entre parisiens et marseillais sous l’impulsion de Jul)

Pour résumer : on a un public qui ne vient pas au musée, mais qui consomme collectivement un type de culture plutôt musicale, intérêt méprisé par les intellectuel-les, eux-mêmes qui déplorent leur absence dans les lieux culturels.

Je pense qu’il faut prendre de la distance vis-à-vis de ce qu’on considère, dans l’intellectualisme occidental, comme culture. Il faut que certain-es acceptent que la culture dite classique ne fait pas rêver la jeunesse, et que ce n’est pas en multipliant les expositions temporaires que cela va fonctionner. Si les deux moments où les musées parisiens ont vu massivement les jeunes venir sont : une initiative politique et une expérience musicale, pourquoi ces expériences sont restées si isolées ? Pourquoi ne pas recommencer si c’est une recette qui marche ? Vous sentez venir le titre de l’article ?

Oui, invitons Jul à Pompidou.

Inviter l’un des rappeurs les plus connus et les plus appréciés de France au Centre Pompidou ce serait combattre deux idées reçues :
1. Le rap est un déni de culture
2. L’art contemporain est incompréhensible et les musées sont inaccessibles à la jeunesse
« Rapprocher l’art de la vie » n’était-ce pas une volonté des artistes des avant-gardes ? Eux-mêmes et elles-mêmes exposé-es à Pompidou ? Ne devons-nous pas, justement, continuer de faire vivre leur pensée comme forme de survivance à leur pratique ? N’est-ce pas une forme de valorisation des collections ? La vie n’entre plus vraiment dans les musées et les centres d’art contemporain, on n’ose pas y parler, les parents ont peur d’amener leurs enfants et de déranger avec le bruit, le silence est vu comme une marque de respect envers l’institution et les œuvres alors même que c’est en contradiction avec les pratiques contemporaines des artistes exposé-es.

Jul fait 399 millions de vues sur YouTube avec un seul titre (soit plus que Beyoncé et Jay-Z avec « APESHIT »), totalise plus de 2 millions d’abonné-es sur YouTube et plus de 3 millions sur Instagram, aucune institution muséale n’a une communauté et une force de rassemblement aussi grande. Jul soigne de plus en plus la scénographie de ses concerts, on peut citer le dernier au Vélodrome, véritable spectacle visuel : il expérimente et ne crée pas seulement de la musique mais a construit tout un univers visuel cohérent sur sa grosse vingtaine d’albums. Au Vélodrome il a fait la performance de créer une musique sur scène, avec le public. Cette expérience participative est très forte, construit un sentiment de collectif et de cohésion forte à l’intérieur du public déjà, mais aussi avec l’artiste.

Jul en concert au Vélodrome, enregistrant un son en direct

Si le Centre Pompidou invite Jul à créer un son dans les salles, cela créerait un précédant, un acte historique de conciliation entre la culture dite populaire et la culture élitiste, cela indiquerait une forte volonté de l’institution de briser la barrière symbolique des classes. Cela permettrai l’afflux massif de jeunes au centre, ces mêmes jeunes qui sont considéré-es comme « public empêché ».
Les musées et centres d’art doivent agir pour montrer un nouveau visage de la culture, ouvrir les portes des institutions à tou-tes, réellement à tou-tes. Si je prends l’exemple de Jul, c’est que je le considère comme un artiste très riche, innovant et créatif. Il cristallise les critiques faites au rap, de même que Booba ou Kaaris. Mais surtout, Jul a travaillé à créer une action collective des rappeurs d’abord marseillais pour Bande Organisée puis entre marseillais et parisiens (Classico Organisée). On note ici que Médine était à l’origine d’une union de parisiens pour le titre « Grand Paris » qui est devenu un classique du rap.
Je suis persuadée qu’il ne faut pas attirer les populations socialement éloignées de la culture avec une exposition d’une culture éloignée de leurs intérêts, mais plutôt en amenant leur propre culture dans les lieux d’exposition. Côtoyer des œuvres de Rothko, de Klein ou de Niki de Saint Phalle leur permettra, je l’espère, de découvrir une nouvelle forme de curiosité artistique. Et si ce n’est pas le cas, je ne pense pas que cela signifie que le pari est perdu, car c’est un travail qui se joue dans le temps avec des actions répétées et régulières pour que la venue au musée ne soit pas ponctuelle mais répétitive.

Posons ici 20 règles pour le public des musées :
1. Vous pouvez ne pas aimer un-e artiste super reconnu-e
2. Vous pouvez aimer sans comprendre pourquoi
3. Vous pouvez ne pas aimer sans comprendre pourquoi
4. Vous pouvez ne pas comprendre une œuvre
5. Vous pouvez zapper des salles si elles ne vous tentent pas
6. Vous pouvez ne pas lire les cartels explicatifs
7. Vous pouvez partir de l’exposition après 30 minutes de visite
8. Vous pouvez partager votre visite sur les réseaux sociaux
9. Vous pouvez faire des photo instagram dans un musée
10. Vous pouvez n’y aller que pour ça (ce sont de supers spots il faut avouer)
11. Vous pouvez ne pas connaître « les grands maîtres »
12. Vous pouvez ne pas aimer la Renaissance italienne
13. Vous pouvez visiter une exposition avec vos écouteurs
14. Vous pouvez amener un enfant (même s’il pleure)
15. Vous pouvez parler pendant votre visite
16. Vous pouvez chercher des info sur wikipedia devant une œuvre
17. Vous pouvez aller au musée avec un décolleté, en survet’ d’or et de platine, un voile ou en pyjama (n’en déplaise à la sécurité d’Orsay)
18. Vous pouvez vous moquer des bébés moches dans les tableaux
19. Vous pouvez sortir et ne pas vous souvenir d’un nom d’artiste
20. Vous pouvez aller au musée sans savoir ce qu’il expose

On n’étudie pas un-e artiste musical-e avant de l’écouter, on n’étudie pas un cinéaste avant d’aller au cinéma, alors pourquoi on devrait connaître avant de découvrir un-e peintre-sse ? L’appétence pour les connaissances se fera si l’émotion est au rendez-vous devant l’œuvre. Quand on ne sait pas ce qu’on aime, on commence toujours par définir ce qu’on aime pas.

Bref, invitez Jul à Pompidou. Faisons du musée un lieu de fête et de rencontres.

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